· Interview
Université Paris-Nanterre

Entretien de Dario Rodighiero, en résidence au Dicen-IDF

Dario Rodighiero. Interview by Elie Petit

Dario Rodighiero, alors en résidence au Dicen-IDF, revient sur son parcours entre informatique, psychologie et design, et sur la manière dont la visualisation de données est devenue le cœur de son travail. De sa rencontre avec Bruno Latour au médialab de Sciences Po à ses recherches à l’EPFL, au MIT et à Harvard, il explique comment la mise en forme visuelle de l’information aide les individus et les communautés à se reconnaître, avant d’aborder l’affichage de visualisations dans l’espace public et la cartographie de controverses.

EP : Pouvez-vous vous présenter ?

DR : Ma vie a toujours été plongée dans la culture digitale. Mon père travaillait chez IBM et m’a très tôt acheté un ordinateur. Par conséquent, j’ai choisi d’étudier l’informatique mais, après quelque temps, j’ai eu l’impression qu’il y avait un manque de contenu, que j’ai ensuite trouvé dans les humanités. J’ai terminé un bachelor en informatique pour passer à un master en psychologie, science qui a été cruciale pour établir le champ naissant de l’interaction humain-machine. À partir de là, je me suis spécialisé dans la conception d’interfaces à travers une collaboration entre l’Université de Milan-Bicocca — où j’étais assistant à la recherche — et le centre de recherche de la Domus Academy, à l’époque dirigé par Claudio Moderini et Elena Pacenti. C’est par ce chemin que je suis arrivé au design. Ensuite, j’ai travaillé quatre ans à la Commission européenne sous la supervision scientifique de Carlo Ferigato. Ensemble, nous avons collaboré à un projet de recherche visant à harmoniser la collection de la bibliothèque avec le droit européen et la littérature scientifique (Rodighiero, Halkia, and Gusmini 2009 ; Ferigato et al. 2009). En 2012, deux semaines après avoir établi ma résidence à Paris, je me suis retrouvé à travailler avec Bruno Latour à Sciences Po. Dans l’équipe formidable du médialab — où j’ai eu le plaisir de rencontrer Marta Severo, professeure en communication ici à l’Université de Nanterre — j’ai commencé à visualiser les données avec mes compétences en design et programmation. Cela fut une réelle épiphanie.

EP : Après 2012, qu’est-ce qui s’est passé pour vous ? Cette épiphanie vient-elle du fait que l’interface, sur laquelle vous travailliez, ne serait qu’un outil et la visualisation, à laquelle vous êtes passé, aurait, elle, l’ambition d’être simultanément un moyen et une fin ?

DR : Lorsque l’on pense à l’interface des smartphones ou des ordinateurs, nous créons des boîtes et des conteneurs dans lesquels nous affichons l’information. À cette époque, l’information était plutôt de nature textuelle et la visualisation des données a bouleversé la représentation de l’information. Passer au langage visuel a été naturel pour moi et j’ai rapidement évolué vers une recherche orientée vers la manipulation de la forme de l’information. Celle-ci était déjà au cœur de mon travail, mais la combinaison de graphisme et de données a représenté un grand changement pour moi. Le passage a été naturel dans ma trajectoire, car l’information peut être abordée à différentes échelles : l’interface utilisateur contient l’information à une échelle plus grande et la visualisation contient l’information à une échelle plus petite. Ce sont deux côtés de l’information (Rodighiero 2021a).

EP : Donner une forme à l’information. Comment définir une information ? Pourquoi cela s’appelle-t-il une information ? Est-ce que pour vous, l’information a un côté informe et que peut-être pour mieux l’informer, cette information, il faut lui donner une forme ?

DR : J’étudiais déjà les textes de Latour quand j’étais à l’Université de Milan-Bicocca avec Giorgio De Michelis. Quand j’étais au médialab, la recherche de Latour sur les réseaux s’est juxtaposée avec les premiers logiciels pour dessiner les réseaux, comme Gephi. À ce moment précis, le réseau a trouvé un allié dans la visualisation, une combinaison qui a permis de donner forme visuelle à la sociologie relationnelle. La plupart de mes études sont basées aujourd’hui sur l’aspect esthétique des réseaux.

EP : D’une certaine manière, on pourrait dire que votre travail arrive de la bonne manière, au bon moment : chercher à donner à voir les données, au moment de leur explosion, avant leur installation définitive.

DR : Absolument. Pour ma part, cette explosion a coïncidé avec le début d’un doctorat à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL) sous la direction de Frédéric Kaplan et Boris Beaude. Marilyne Andersen, à l’époque doyenne de l’ENAC, employait un chercheur pour cartographier la faculté et j’ai été choisi à la fois pour mes compétences techniques et théoriques. Le projet visait à créer un réseau basé sur la collaboration plus qu’un usage standard de la bibliométrie. Il s’agissait de développer un langage visuel nouveau, car les visualisations de réseaux étaient encore très graphiquement basiques, se contentant habituellement d’accroître le nombre de nœuds et de liens. Mes superviseurs et moi avons donc décidé de refaire cela en engageant les membres de la faculté dans un processus de conception participative. Avec près de mille personnes dans la faculté, cela représentait une difficulté considérable, mais nous avons pu créer quelque chose d’intéressant, que j’ai décrit dans mon livre Cartographie des affinités, en anglais Mapping Affinities (Rodighiero 2021b and Rodighiero 2021c). Ma chance a été de travailler sur une seule visualisation pendant cinq ans, ce qui était assez rare. Habituellement, comme dans le domaine du journalisme, les visualisations doivent être réalisées rapidement. J’ai pris le temps de réfléchir aux détails pour créer une visualisation complexe, caractérisée par un design innovant et multidimensionnel. Lorsque j’ai quitté Paris, ma recherche s’est principalement concentrée sur la visualisation de communautés scientifiques. Parmi les dimensions les plus importantes de ma thèse, il y a la présence des individus en tant qu’éléments de la visualisation et la métrique du texte pour mesurer le degré d’affinités entre eux. Cette démarche était rendue possible grâce à la technologie de l’époque et constituait également le cœur de mes recherches lorsque j’ai déménagé aux États-Unis.

EP : La visualisation se fait progressivement de plus en plus sur des écrans. Quand avez-vous pris le droit de vous extraire de l’écran pour venir restituer vos images dans l’espace public et rendre les données visibles dans le monde commun ?

DR : Lors de mon arrivée à l’EPFL, il y avait des hésitations quant à mon positionnement au sein d’une école doctorale comme je ne suis pas un ingénieur de formation. Mes superviseurs ont décidé de m’associer à l’école d’architecture où j’ai commencé à étudier la discipline à travers des cours. Cette décision a eu une influence sur mon doctorat, qui porte parfois sur la dimension spatiale des données. Si je dois choisir un moment précis dans mes études, c’est certainement la conférence des humanités numériques DH2014. À cette occasion, Frédéric Kaplan m’avait demandé de m’intéresser à l’image visuelle de la conférence. Cela nous semblait directement lié à mon sujet de thèse : je travaillais sur la représentation de communautés scientifiques. Immédiatement, j’ai réalisé que l’enjeu était de représenter la communauté à travers les conférenciers en forme de réseau. Dans ce réseau, les conférenciers étaient placés proches lorsqu’ils avaient des publications avec des mots-clés en commun. À partir de cette visualisation, le défi était de transposer l’image à la conférence elle-même. Nous avons ensuite eu l’idée d’imprimer les réseaux à grande échelle pour accueillir plus que 1000 personnes dans le SwissTech Convention Center. Nous avons donc imprimé un autocollant géant placé à l’entrée de la conférence. Le réseau est alors devenu un espace interactif dans lequel les participants regardaient la visualisation dans une expérience collective visible au public. Ce qui était particulièrement fascinant, c’était de rendre accessible l’information dans un espace public, permettant de cette façon de voir directement l’interaction entre les individus et l’information représentée (Rodighiero 2018).

EP : Une question un peu provocante me vient : comment est-ce que tout cela ne devient pas un gadget ?

DR : Il n’y a rien de mal à faire un gadget. Une des ambitions lors de cette conférence était de créer un moyen par lequel les participants se verraient représentés à travers l’image du réseau, et nous avons facilité ce processus d’appropriation. En plus du logo utilisé dans les réseaux sociaux, des affiches, et autres objets (Rigal and Rodighiero 2015), Kaplan et moi avons mis en place une sorte de cabine photo. Nous avons engagé un photographe qui prenait des photos des participants gratuitement. Le réseau de la conférence figurait en arrière-plan. L’image se voyait appropriée et devenait un objet numérique que les personnes pouvaient ramener chez elles. Ce qui est particulièrement remarquable, c’est que tous les participants à la conférence ont commencé à utiliser cette photo sur les réseaux sociaux, comme sur Twitter ou LinkedIn. Même maintenant, après 10 ans, des universitaires ont encore la même photo. Alors d’accord pour gadget.

EP : Au-delà de la fonction de goodies, de gadget, vous avez transformé le gigantisme des données pour le ramener à un aspect fragmenté, personnalisé, qui permet de ramener chez soi, mais également de le mettre à échelle humaine, au format d’une miniature. Vous parlez d’appropriation et de sentiment d’appartenance. Il y aurait donc un rapport entre la visualisation, son émission dans l’espace commun et la provocation d’un sentiment chez les personnes cartographiées.

DR : Totalement. Nous avons longuement réfléchi à cela. La donnée ne recèle pas de rapport avec les sentiments, au départ, mais le design et la représentation amènent les individus à ressentir une attraction. Ce type de lien actualisé par la visualisation se base sur la reconnaissance de soi-même, un concept repris depuis Paul Ricœur. Avec mon collègue Loup Cellard, nous avons réfléchi sur l’idée selon laquelle on peut se reconnaître dans la visualisation des données et que l’individu peut se soigner de sa représentation à travers les données qui le décrivent (Rodighiero and Cellard 2019). Ce sentiment de se reconnaître dans la visualisation a aussi une dimension collective, que l’on a déjà observée lors de la conférence sur les humanités numériques. Quand une communauté est représentée, les individus peuvent se reconnaître collectivement. Un autre concept extrêmement intéressant de Paul Ricœur, que Cellard et moi utilisons, c’est celui de la reconnaissance mutuelle. Dans ce processus, la première étape consiste à se reconnaître en soi-même, puis vient la question de reconnaître les autres individus proches de nous. Dans la représentation collective, il y a cette notion de se reconnaître au sein de la communauté scientifique, à travers les individus.

EP : On se reconnaît comme acteur dans le réseau.

DR : Oui, mais on se reconnaît également comme étant un acteur parmi une communauté d’acteurs. Il y a toujours cette tension entre la communauté comme collectif et, simultanément, la dimension de chaque individu. Cette dynamique intéressante trouve son origine dans les textes d’Aristote et a été reprise plus récemment par la théorie de la Gestalt qui s’intéresse aux comportements synergiques des éléments qui composent un tout.

EP : Nous avons d’un côté l’individu, de l’autre la communauté. Mais les données vont bien au-delà de ces deux entités aujourd’hui. À l’inverse de la fonction de gadget, cela touche des aspects bien plus profonds : la dimension du ressenti, une dimension spirituelle qui transcende aussi. Je m’explique : nous sommes confrontés avec les données à un univers infiniment grand, dont nous ne connaissons ni les limites ni les détails infiniment petits. Cet univers infini, nous sommes capables de le stocker dans des dispositifs extrêmement petits. Et ce que vous accomplissez, c’est donner une représentation de cet infiniment grand. Notre civilisation, même si elle a abandonné ces interdits prononcés comme tels, demeure fondée sur la réticence pour l’homme de s’approcher de la représentation de l’infiniment grand. Comment cela résonne-t-il en vous, cette idée de donner à voir à des êtres humains des choses qui nous dépassent, nous transcendent et qui par certains aspects pourraient même nous menacer ?

DR : Cette question me ramène à un aspect de ma recherche plus orienté vers la computation. Pendant mon doctorat, je me suis concentré sur des communautés très spécifiques. En raison des limitations computationnelles, nous ne pouvons pas représenter l’univers tout entier, mais nous pouvons représenter des sélections bien réduites à partir de l’individu. Alors, que s’est-il passé durant mon post-doctorat ? J’ai travaillé d’abord au MIT, puis à l’Université Harvard (je suis toujours membre du metaLAB et du Berkman Klein Center). J’ai cherché à représenter des communautés un peu plus vastes. Par exemple, lors de la pandémie de la COVID-19, avec des collègues, nous avons tenté de représenter la communauté scientifique travaillant sur le coronavirus. La taille de la littérature scientifique était énorme. Nous avons réalisé une première version du réseau en 2020, que nous avons appelée la cartographie de la COVID-19 (Rodighiero, Wandl-Vogt, and Carsenat 2021). Ensuite, nous avons eu l’opportunité de collaborer l’année suivante avec Ars Electronica, qui est un festival et un musée en Autriche, doté d’un théâtre et d’un espace numérique de très grande envergure. Ils disposent d’écrans de 20 mètres de largeur, ce qui nous a permis de dépasser les limites de taille auxquelles j’étais habitué. Nous avons exploré de nouvelles dimensions grâce à des technologies issues des jeux vidéo. En travaillant en 3D, nous avons pu repousser ces limites. Qu’avons-nous accompli là-bas ? Nous avons élargi l’échelle, et l’image résultante de la visualisation des 600 000 articles était impressionnante, un peu comme contempler la Voie lactée. C’était magnifique et nous avons pu mettre en lumière des réflexions intéressantes (Rodighiero et al. 2022).

EP : Ces questions visent à essayer de comprendre à quelle échelle se situe votre travail. Sur un autre plan, nous collectons et assemblons des données pour nourrir des algorithmes. Les ordinateurs peuvent alors travailler entre eux. Mais faire du design de données, ne serait-ce pas tenter de rendre les données aux humains ? Les ordinateurs ont-ils besoin de visualisation de données ? Ainsi, quand vous représentez les données dans le réel, la taille est toujours un peu surdimensionnée, cela ne tiendra pas sur une feuille. Comme dans l’architecture que vous avez évoquée : il y a l’appartement, à taille humaine, mais également, l’ensemble, le bâtiment. Votre design semble conçu pour se regarder à plusieurs, se regarder ensemble ou, en ensemble.

DR : Lors de ma thèse doctorale, j’ai pris conscience de ce processus itératif de l’information. Les individus alimentent les bases de données, et ensuite, la visualisation consiste à donner forme à cette information. La datafication, dans ce sens-là, consiste à rassembler les données les plus complètes de chaque individu pour restituer l’image de la collectivité. J’ai travaillé sur ce concept d’itérabilité dans les données avec mon collègue Alberto Romele (Rodighiero and Romele 2020). Mais la datafication est aussi une forme de réduction du monde et, par conséquent, la visualisation des données restitue une image incomplète de la société. À ce propos, Bruno Latour parle d’irréductionnisme et de l’impossibilité de recréer le monde tel qu’il était capté auparavant. La difficulté réside dans le fait que même si nous disposons de technologies capables de recueillir toujours plus de données, nous ne parviendrons jamais à obtenir une image numérique complètement exhaustive. Nous voyons ici le niveau de complexité de nos existences.

EP : S’ajoute à la complexité de nos existences une grande peur qui traverse les sociétés occidentales, celle du remplacement, de la survie même de nos existences. Elle existe sous de nombreuses modalités et je veux ici parler de celle qui a trait à la méconnaissance et à la peur que suscitent les données, les algorithmes. Pensez-vous qu’une des utilités sociales de votre travail est de lutter contre cette peur du remplacement en redonnant aux individus une place sur une carte sur laquelle ils peuvent se chercher, se retrouver, se reconnaître et se ressentir ?

DR : La question du remplacement est intéressante, surtout lorsque l’on l’aborde dans le contexte des organisations. Une partie de mon travail consiste à étudier les organigrammes et la manière dont les organisations sont structurées (Rodighiero 2026). Dans ce cadre, chaque individu est souvent perçu comme une pièce interchangeable de la machine : si un individu quitte l’organisation, un autre individu prendra sa place. Cependant, je crois que cette notion s’étend également à la vie en général. Comme professeur d’université, j’ai la responsabilité de fournir une bonne éducation aux étudiants. Mais si je n’étais pas là, il y aurait probablement un autre individu, peut-être même meilleur que moi. Personnellement, la question du remplacement est quelque chose de très naturel. Au mitan de ma vie, je commence à réfléchir à cette notion. Cela ne concerne pas seulement ce que vous pouvez faire, mais aussi ce que vous pouvez laisser derrière vous. L’éducation est une méthode incroyable pour laisser une empreinte et transmettre le savoir à la génération suivante. S’identifier dans un organigramme, c’est réaliser plusieurs choses simultanément. C’est prendre conscience de notre existence et du fait que d’autres personnes peuvent nous localiser et nous reconnaître. C’est aussi comprendre que nous avons une place précise dans la société, et qu’on partage ce même espace avec d’autres individus. Cela nous rappelle notre petitesse, notre insignifiance, la question de la collectivité contre l’individualité. Il y a cette sensation de se sentir aussi fragile qu’une feuille d’arbre. Cela signifie que même au sein de la complexité, même si nous pouvons agir, nous restons néanmoins insignifiants. Même si vous êtes une personne importante, comme le président d’un pays, vous demeurez une petite pièce dans un ensemble plus vaste. Concernant la question de la représentation, je pense toujours à l’idée que nous ne sommes pas encore en mesure de saisir l’ampleur des transformations de la société. Mais dans les 5 à 10 prochaines années, la visualisation des données pourrait devenir dynamique, capable de représenter plus précisément — même si à travers un processus de réduction — de grandes communautés à travers ses individus vus singulièrement.

EP : Si on devait représenter votre travail ou la place de votre travail : on pourrait dire que la vie réelle, la vie humaine, se situe sur une couche plane ; que les données, comme un courant sous-marin — et cela participe de la peur qu’elles suscitent — en constitueraient une sous-couche ; et que votre travail proposerait à la couche plane, sous forme de sur-couche, un lien visible avec la sous-couche ?

DR : Ce pourrait être cela. Aux Pays-Bas, on parle de digital twins. L’idée est d’avoir une représentation en données si détaillée, qu’elle forme un jumeau numérique qui peut être comparé à une sur-couche plutôt qu’une sous-couche. J’aime bien ce concept-là qui est bien connecté à toute la philosophie numérique. Black Mirror et d’autres traitent souvent de notre duplication numérique, en vie ou dans une afterlife numérique — j’adore ce type de fiction. Cela pose une multitude de questions évidemment liées pas seulement à la gestion des données, mais également à l’éthique.

EP : Nous avons parcouru ensemble plusieurs aspects de votre travail : représenter des communautés, représenter des organigrammes, représenter des événements, donc des ensembles sociaux qui, tant bien que mal, fonctionnent ensemble ou décident de fonctionner ensemble. Mais récemment, votre travail s’est porté sur le fait de cartographier des controverses. En venez-vous à aller chercher des espaces dans lesquels cette fois-ci, il y a de la césure ou de la division ? Ou peut-être tentez-vous de montrer que même quand il y a une controverse, même lorsqu’il y a une apparence de deux camps, les individus pris dans une controverse appartiennent aussi à un espace commun, qui peut être représenté d’un même geste ?

DR : Tout est parti d’une conversation avec Jean Daniélou, qui était doctorant à l’École des Mines. Nous évoquions l’idée de créer des visualisations de controverses autour du débat sur les énergies renouvelables. Il fallait trouver une forme. À un certain moment, une idée a surgi : pourquoi ne pas utiliser le graphisme de carte météo pour représenter les controverses à travers des réseaux ? Nous avons appelé cela la Weather Map, une expérimentation pour montrer le dynamisme entre les acteurs à travers le temps (Rodighiero and Daniélou 2023). Dans des articles concernant les énergies renouvelables, nous avons analysé la fréquence des données pour identifier les acteurs émergents et les acteurs qui disparaissaient dans les dix dernières années de débat public. Et nous avons pu mettre en lumière les sous-controverses du régime climatique — comme les panneaux solaires ou l’énergie nucléaire — et les représenter temporellement.

EP : Le design fait-il aujourd’hui école dans le monde de la recherche ?

DR : Je vois deux mouvements en ce moment. L’un au niveau pédagogique, l’autre au niveau de la recherche. Après m’être établi à Groningue, j’ai commencé à enseigner dans des parcours d’éducation qui se situent entre la société et la data science. Il y a tout un parcours, une vague pédagogique qui a commencé, qui a besoin de data sciences pour donner à voir les mouvements sensibles qui ont trait aux questions de société. Nous préparons les étudiants avec des moyens techniques qu’on peut appliquer à la société.

EP : Est-ce qu’au fond, un des objectifs, ou le seul, général peut-être, serait de trouver un alphabet, plusieurs sous-alphabets ou codes de représentation pour permettre aux humains d’aujourd’hui de s’approprier les enjeux immensément complexes du monde contemporain ?

DR : Personnellement, la question la plus décisive, c’est de voir comment la data visualisation est utilisée. Son utilisation politique est un très bon exemple, parce qu’elle peut autant servir à contribuer à la participation citoyenne qu’à manipuler l’opinion pour lui donner une vision erronée de la société. La visualisation, au-delà d’un alphabet, est un outil rhétorique. Il faut avoir conscience de la manière dont ces objets sont créés, bien les lire entre les lignes, être critique. Avec les étudiants, c’est ce que nous faisons : enseigner les outils qui permettent de créer de la visualisation, mais également critiquer cet outil malléable.

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