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Cartes & Géomatique

Trajectoire d’une représentation cartographique en réseau

Alexandre Rigal, Dario Rodighiero
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Dans le cadre de la « Conférence internationale des Humanités Numériques » qui s’est tenue en 2014 à Lausanne, nous avons réalisé une représentation. Celle-ci est une cartographie en réseau des auteurs et des mots-clés de la conférence. Les cartes résultantes sont reproduites sur divers objets : bâche, tapis, ouvrages, posters, tasses. Ces derniers avaient pour fonction de susciter l’intérêt des auteurs et leur identification au champ des humanités numériques. La qualité de la cartographie en réseau est qu’elle exclut peu d’acteurs et dans notre cas peu de participants. De ce fait un grand nombre de participants à la conférence a pu se trouver sur la représentation et par là prendre part au collectif suggéré par les liens de la cartographie. Par ces reproductions, qui ne sont jamais vraiment mécaniques, la représentation a circulé en alimentant des interprétations qui tracent les contours d’un collectif propre à la conférence. Les traces fabriquées par les participants — commentaires de la cartographie, photos, souvenirs, tweets, etc. — permettent de suivre la trajectoire de la représentation. Par conséquent, savoir si la représentation a réussi revient à enquêter sur l’étendue et la qualité de sa trajectoire entre les épreuves. L’enjeu de cet article est donc d’enquêter sur le design cartographique en tant qu’art du rassemblement, grâce aux outils du design cartographique.

“You always need an Italian designer at some point”

— Bruno Latour, « Keynote Speech », Digital Humanities 2014

L’un d’entre nous, designer, a choisi d’utiliser la cartographie en réseau lorsqu’il a dessiné une affiche pour la conférence des Humanités Numériques 2014 (figure 1). Cette conférence s’est déroulée à Lausanne et regroupait les chercheurs du domaine émergent et un peu flou des humanités numériques. Pour délimiter quelque peu ce domaine, il a proposé une cartographie en réseau. L’objectif de cette cartographie est de donner une forme à ce champ de recherche et de montrer les relations qui unissent les acteurs de la conférence. Pour ce faire, il a produit une visualisation qui relie les acteurs selon les mots-clés des résumés de leurs communications.

Par cette cartographie des chercheurs de la conférence des humanités numériques, son but était de figurer la multiplicité des auteurs et en même temps de montrer qu’ils sont connectés ou connectables. Il ne s’agit pas d’un calque, la carte ne ressemble pas aux conférenciers, elle tente de susciter chez eux une sensibilité à toutes leurs connexions par mots-clés qui sont autant de connexions possibles durant la conférence (Deleuze et Guattari 1980, 20). L’objectif de la cartographie présentée ici est donc politique, c’est-à-dire de bien représenter les participants pour les transformer (Braidotti 2002, 3) et qu’ils forment un collectif (Latour 2012, 141–142). Cet article vise à produire le récit des réussites et des échecs de cette cartographie : les participants se sont-ils intéressés à cette représentation ? Comment l’ont-ils interprétée ? Était-elle fidèle ? Assez compréhensible ? Les a-t-elle aidés à former un groupe ?

Ce qui complique notre affaire mais qui la rendra plus claire à la fin, c’est que nous souhaitons utiliser les outils du design cartographique pour mener notre enquête. Nous faisons une cartographie de la cartographie. Par conséquent, le récit de l’enquête est aussi conduit grâce à des visualisations des épreuves (Latour 1984, 90) qu’a passées cette représentation des conférenciers en humanités numériques. En effet, cette mise en abyme nous permet de collecter et de visualiser un certain nombre de moments, de lieux, d’objets qui furent clés dans les réussites et les échecs politiques de cette représentation. Cela va nous permettre de reprendre en parallèle et à nouveau frais la question de la cartographie en réseau en introduisant un peu de mouvement et de temps dans ce type de visualisation (Munster 2013, 3).

Figure 1. L’affiche de Digital Humanities 2014. Les couleurs ont été choisies pour représenter le pays d’accueil, la Suisse.
Figure 1. L’affiche de Digital Humanities 2014. Les couleurs ont été choisies pour représenter le pays d’accueil, la Suisse.

La distribution et la reproductibilité de la représentation

Pour que les participants s’intéressent (Akrich, Callon et Latour 1988 ; Akrich 2006), interprètent (Law 2004, 97) et échangent autour de la cartographie celle-ci a été reproduite en de nombreux exemplaires sur un grand nombre d’objets disposés en de nombreux lieux et présentés à des moments différents de la conférence.

Se pose tout d’abord la question : où est la cartographie que nous voulons étudier ? Est-elle sur un disque dur ? Sur un t-shirt ? Sur les murs de l’EPFL et de l’Université de Lausanne ? Sur les tasses ? La cartographie est partout et nulle part à la fois : elle est distribuée à travers tous ces objets, son original n’étant efficace que s’il est reproduit un assez grand nombre de fois (Latour et Lowe 2011, 4). D’ailleurs ces reproductions ne sont pas si simples d’un point de vue technique et si elles permettent la circulation de la représentation, elles la calibrent aussi de différentes manières plus ou moins réussies (Munster 2013, 186). Par exemple, des t-shirts ont été ratés : le réseau y était illisible ; les tasses sont venues à manquer : on ne pouvait plus faire circuler la représentation et renforcer le faire-groupe, etc. Anecdotes mises à part, on voit comment une tentative de faire-groupe peut facilement échouer : dès que la reproduction de la représentation déraille.

Ce fut la première mise à l’épreuve de la représentation des auteurs et de leurs mots-clés : pour réussir, il lui faut être reproductible au travers d’un grand nombre de matériaux et de formats différents (Hennion et Latour 1996). La représentation doit donc posséder des propriétés de reproductibilité (Latour et Lowe 2011, 4). Une fois certains écueils techniques mis derrière nous, et les reproductions produites, il s’agissait d’intéresser les participants de la conférence à cette représentation. En plus d’avoir été travaillée pour le plaisir de l’œil, elle a été exposée en des lieux précis. La cartographie en réseau a d’autant plus de chance de réussir à circuler entre les participants s’ils la rencontrent à des points et des moments clés et obligés de la conférence.

L’attractivité de la représentation

La représentation du réseau qui dominait l’amphithéâtre dans lequel se retrouvaient les conférenciers était incontournable (figure 2). La seconde épreuve à passer pour notre représentation était ainsi celle de la visibilité. Contrairement à certaines épreuves techniques, celle-ci fut réussie plus facilement comme on peut le voir sur le plan (figure 3) — quoique les affiches aient été retirées de l’EPFL seulement deux jours après l’affichage, lors du décollage mensuel.

Figure 2. Latour en face du réseau sur l’écran du SwissTech.
Figure 2. Latour en face du réseau sur l’écran du SwissTech.

Donc nous avons de nombreux objets, en des points clés, qui sont visibles pour les participants : ils y furent attentifs. Le tapis fut sans doute l’objet le plus attracteur et le plus regardé.

Lorsqu’ils sont arrivés au matin du premier jour, leur attention s’est attardée tout d’abord sur le tapis. Celui-ci était situé à l’entrée du SwissTech Center, lieu de la conférence lors des deux premiers jours sur quatre. Le tapis était le premier objet reproduisant la cartographie que rencontraient les conférenciers. Il fut aussi l’objet transmettant la cartographie en réseau des participants qui intéressa le plus. On peut décrire cet intérêt par le nombre de tweets et de photos dans lesquels il est représenté au premier plan ou en fond (figure 4).

Figure 3. Plan des cartographies.
Figure 3. Plan des cartographies.

La particularité du tapis est bien sûr qu’on peut marcher dessus. Au matin de la première journée, peu l’ont osé. De ce fait, pour repérer les noms, les participants tournaient autour du tapis, comme s’ils hésitaient à saisir la cartographie d’un point de vue politique, tout en étant intéressés à chercher leurs noms et ceux des autres participants.

Figure 4. Participants qui tournent autour du tapis.
Figure 4. Participants qui tournent autour du tapis.

Peu à peu, le respect pour l’œuvre cartographique s’est estompé, et certains ont marché dessus pour trouver leur nom ou celui d’un collègue. Dans le même temps les partages de la représentation par des discussions, des photos, des sourires ou des tweets ont débuté (figure 5). Les participants faisaient du tapis un objet de plus en plus important pour discuter ce qu’était cette conférence et donc qui ils étaient. À mesure que l’aura de l’œuvre semblait diminuer, elle circulait de plus en plus. Autrement dit, en plus de constituer un objet esthétique, elle commençait à être saisie comme représentation politique. L’épreuve de l’intéressement semblait partiellement gagnée avec le tapis.

Le partage de la représentation

Mais voilà que se fait jour une nouvelle épreuve d’ordre politique : un organisateur n’a pas trouvé son nom, qu’il a pourtant cherché sur le tapis. Dans le processus de design, cela pouvait sembler naturel de ne sélectionner que ceux qui communiquaient durant la conférence et dont les données étaient les plus directement accessibles étant donné qu’ils avaient envoyé un résumé de leur communication. Conséquemment, les techniciens, les organisateurs, les keynote speakers et tout un ensemble de personnes qui aident à la réussite de la conférence — dont le designer de l’affiche — ne figurent pas sur la représentation en tant qu’ils ne font pas expressément partie des conférenciers. Ici, nous retrouvons l’enjeu politique de la représentation, bien rappelé par la plainte de cet organisateur : par qui la représentation est-elle partageable ? À qui s’adresse-t-elle ? Et quelle limite trace-t-elle entre ceux qui en font partie et ceux qui en sont exclus ? En tant que la représentation a pour fonction de rassembler, elle doit intéresser. Parallèlement, pour lier entre eux un ensemble d’acteurs en un collectif distinct, la cartographie en réseau a proposé les limites d’un groupe, suivant la communication ou non à la conférence. Pour cet organisateur, la représentation a échoué en tant qu’elle ne l’intégrait pas au groupe : il ne partageait pas certaines caractéristiques, il est donc hors des limites du rassemblement proposé par cette représentation. Cet organisateur était exclu de la représentation et donc du groupe.

Figure 5. Tweets du tapis avec les participants.
Figure 5. Tweets du tapis avec les participants.

Pourtant, le choix d’une cartographie en réseau a pour fonction de représenter la multiplicité du champ des humanités numériques. Notamment parce que le réseau possède des frontières plus floues que le territoire, il est plus proche de l’exhaustivité (Lévy 1994, 76), maximisant l’information visualisée. Malgré cette richesse, dans ce cas, la lisibilité du tapis, qui a sans doute aidé à l’intéressement que lui ont porté les participants, a joué aussi contre lui dans sa visée de rassemblement. Cela nous apprend par suite, que celle-ci avait pour fonction de tracer ce que partagent des auteurs entre eux — les mots-clés des résumés de leurs communications —, qui est aussi ce qui les dé-partage des organisateurs, techniciens, keynote speakers (Nancy 2004, 131). Et pourtant, contrairement à des ressorts souvent mobilisés pour faire-groupe, nous n’avons ni utilisé les origines des conférenciers — nous aurions pu cartographier les différentes universités ou bien les pays d’appartenance —, ni cru en l’idée d’un groupe déjà formé suivant une identité claire et délimitée : une totalité déjà faite alors qu’elle reste à faire (Latour et Hermant 1998, 76). Cette totalisation que la représentation fait émerger, le commun qui advient grâce aux cartographies en réseau, est donc peu exclusif, bien qu’il n’ait pas su s’adresser correctement à certains qui étaient intéressés pour faire-groupe. L’objectif de la cartographie était de transformer une série d’acteurs en un ensemble figuré, qui pourrait leur faire dire qu’ils font partie d’un groupe. Et ils sont transformés en membres par le fait d’être affectés par la représentation (O’Sullivan 2006, 20), qui rend visible leurs liens (Munster 2013, 10). Pour résumer, par l’attractivité de la représentation, nous avons essayé de résoudre le problème de la reconnaissance du public par lui-même (Dewey 2003) grâce à la médiation d’objets transportant notre représentation (Latour 2005, 41).

L’enjeu d’apparence trivial de savoir qui mettre sur le tapis finit en petite crise diplomatique puisque réussir à bien catégoriser est délicat et que la catégorisation est publique et peut donc être contestée (Latour 2012, 69, 71). Par contre, le fait qu’il n’y ait pas eu d’autres récriminations contre la représentation nous conforte dans l’idée que la plupart des épreuves de catégorisation ont été passées sans encombre. Pour appuyer l’acceptation et l’appropriation — ce que les acteurs font de la représentation une fois qu’on a dit qu’ils y avaient été attentifs (Augoyard 1979, 20) — par les participants, on peut aussi noter que le designer a été félicité et applaudi lorsqu’il leur a été présenté : épreuve du public représenté, spécifique au représentant ou porte-parole de ce public (Latour 2004) : a-t-il représenté le groupe avec assez de tact pour engendrer sa formation ? En plus de cette épreuve spécifique, la circulation de la représentation par des photos des participants, des tweets, nous permet de saisir ce qui a réussi et échoué dans cette représentation.

Sans la distribution de la représentation au travers des objets, le faire-groupe aurait été impossible. Dans ce processus, des objets comptent quand même plus que d’autres en tant que leur degré de diffusion et d’attraction était plus fort.

Nous avons tracé les contours des objets selon le degré de visibilité qui était le leur (figure 6). Le tapis, qui faisait tout de même 6 mètres, et l’écran de la grande salle du SwissTech Center étaient les plus attractifs. Pour le tapis, cela fut corroboré par nos observations : il a plus attiré et surtout il a maintenu les participants autour de lui plus longtemps. L’intérêt s’exprime aussi par le temps dédié à l’inspection de la représentation. De ce fait un objet plus attractif favorise le travail d’exploration et de compréhension des participants. En ce sens, il ne faut pas négliger les tasses que chacun pourra garder pour une durée bien plus longue que celle de la conférence. La représentation se meut suivant des rythmes différents qui attisent le faire-groupe pendant et après la conférence.

Figure 6. Les objets à travers la surface qu’ils occupent.
Figure 6. Les objets à travers la surface qu’ils occupent.

Pour continuer notre liste d’épreuves et revenir à des questions plus techniques, même le climat a influé sur la circulation de la représentation ! La bâche devait être trouée pour résister au vent, et mesurer 12 mètres de long sur 3 mètres de large pour être conforme aux accroches déjà présentes sur le bâtiment ; le tapis, lui, craignait la pluie — qui n’est heureusement pas tombée — tout en étant prévu pour être antidérapant ; les posters distribués aux participants ont manqué… Et bien sûr, toute cette circulation a un coût financier non négligeable. Par ailleurs, la grande taille de ces objets constituait des repères pour rallier les participants dans le bon bâtiment, l’épreuve de repérage se superposant à celles de visibilité et d’intéressement. Si la représentation ne remplit aucun rôle dans la mise en ordre du domaine des humanités numériques et dans le repérage du lieu de rassemblement pour les participants, comment pourrait-elle participer au faire-groupe ? Les quatre jours de conférence se sont déroulés dans deux lieux distincts, de ce fait on a balisé grâce aux reproductions les voies d’accès aux lieux de rassemblement. Bref, une autre manière d’être exclu, c’est d’être perdu !

Les performances de la représentation

Venons-en maintenant à la mise en abyme que nous souhaitons proposer : une représentation de la représentation. On pourrait dresser une cartographie en réseau grâce à la liste de tous les objets qui ont été utilisés. Néanmoins, cela ne rendrait pas compte de la circulation de la représentation, de ses différences selon les objets, de ses appropriations dans des photos, des tweets, etc. La maximisation de l’information rendue par les listes et les réseaux néglige le mouvement de différenciation de cette représentation des conférenciers en humanités numériques présents à Lausanne en 2014. Différenciation, c’est-à-dire que la représentation n’est pas la même le premier jour sur le tapis que le dernier sur les affiches un peu fripées qu’on arrache des murs : elle apparaît et disparaît, fabrique plus ou moins le collectif selon ces objets. Dans un premier temps, nous avons cartographié ces durées d’apparition et donc ces disparitions (figure 7).

Figure 7. Cartographie des temps des objets de représentation : la représentation apparaît et disparaît.
Figure 7. Cartographie des temps des objets de représentation : la représentation apparaît et disparaît.

Cette description de l’apparition et de la disparition des objets nous rappelle qu’une représentation, même visuelle, a une existence pleine de péripéties. On peut faire l’analogie entre notre représentation visuelle et un morceau de musique : chaque exposition comme chaque concert transforme l’objet et sa perception par le public. La cartographie en réseau est là dans l’affiche et là sur la tasse et là sur le t-shirt et encore là… comme un opéra à Vienne, sur CD sous le sapin, sur Youtube, sur une partition (Hennion 1993). À partir du travail du designer, la représentation subit une suite de performances (Schechner 2008) qui sont autant d’épreuves techniques et politiques. Nous avons essayé de saisir grâce à cette chronologie les différentes performances de la représentation (Deleuze et Guattari 1980, 20).

Mais où donc se faufile le propre de notre représentation, elle ne saurait se réduire à une suite d’événements, d’apparitions ? Comment représenter ce qu’il y a entre les « là et là et là », ce que Souriau nomme assez poétiquement des « variations anaphoriques » (2009, 109) ? Nous proposons de le faire en traçant la trajectoire de la représentation esthétique entre ces performances de passage d’épreuves techniques et politiques.

Comment prendre en compte le fait que le tapis n’a pu déménager avec les conférenciers dans un autre lieu, l’amphithéâtre de l’Université de Lausanne ? Ou bien la persistance bien plus longue des tasses qui ont été distribuées et qui doivent encore contenir le café de bien des chercheurs en humanités numériques ? Le réseau ne nous montrerait pas les apparitions et les disparitions d’intérêts, d’objets, de critiques qu’a endurées la représentation. Rendre compte de l’existence des objets paraît très important. Dans un premier temps, comme nous l’avons fait, on peut visualiser par des pulsations les objets de la représentation et leurs apparitions/disparitions. Cela donne plus d’informations. Néanmoins cela semble insuffisant pour notre enquête. On ne souhaite pas seulement savoir ce qui compose notre représentation : des tasses qui apparaissent, des noms d’auteurs qui manquent, un rouge couleur drapeau suisse, etc. Non, nous voulons enquêter sur ses réussites et ses échecs au travers de passages d’épreuves : de visibilité, d’intéressement, de catégorisation. Pour savoir si elle favorise le faire-groupe, il faut la suivre dans sa circulation auprès des acteurs qu’on a souhaité rassembler. Et une visualisation, même pulsée, n’expose ni les échecs, ni les réussites, autrement dit les changements et les rythmes par lesquels passe la représentation.

La trajectoire de la représentation

Si l’on réfléchit à cette mise en abyme, nous percevons là le défaut des cartographies en général — et de la théorie de l’acteur-réseau qui nous inspire — : elles ne rendent pas assez compte de la singularité d’un objet, d’un acteur ou d’un domaine. Ce défaut de visualisation de la singularité provient de l’absence de visualisation du mouvement. Toute la réalité visualisée est contenue dans des relations à un instant t (Law 1999, 8 ; Harman 2009, 16). La réalité est donc figée : soit par la production d’un instantané — cartographie en réseau traditionnelle —, soit par la seule prise en compte des performances de la représentation — notre cartographie des pulsations de chaque objet de représentation —. Cela donne une visualisation, respectivement, de toutes les relations ou de tous les événements qui composent la représentation, sans décrire ce qu’elle a en propre et qui nous permettra de dire si elle a réussi ou échoué : son style de circulation, autrement dit son rythme. Ni les relations, ni les performances ne parviennent à décrire la complétude de la représentation, puisque ces visualisations ne décrivent pas comment les événements et les relations sont mis en forme de manière spécifique par la représentation des participants à la conférence des humanités numériques 2014.

Le chemin dressé par la représentation au travers d’une série d’épreuves spécifiques — reproductibilité, durée et partage — nous en dit beaucoup plus sur sa singularité (figure 8). La reproductibilité peut être représentée en image par le nombre de branches qui montrent la multiplication des objets. Dans nos visualisations, la durée est montrée par la longueur de la ligne : plus celle-ci est longue, plus l’objet est durable. Nous illustrons le partage du réseau par les vibrations plus ou moins intenses de la trajectoire de l’objet. Par la cartographie de ce chemin, nous proposons de dynamiser le concept de représentation (Buydens 1997, 46) : non seulement liste de relations, série de performances, mais aussi manière de mettre en forme relations et performances en une suite.

Figure 8. Alphabet des effets des épreuves.
Figure 8. Alphabet des effets des épreuves.

La cartographie en réseau est une visualisation d’un ensemble de traces qui expriment la multiplicité et à laquelle elle donne une forme stable un peu trompeuse (Serres 1992, 162). Plus riche, la cartographie de la trajectoire est une visualisation d’une multiplicité de traces laissées par les passages d’épreuves d’une manière continue ou discontinue, comme on peut l’observer avec respectivement la trajectoire des affiches, des tasses et du tapis (figure 9), puis la trajectoire d’ensemble de la représentation (figure 10). Nous ne donnons pas simplement à voir la réalité, mais nous incitons le lecteur de la cartographie à reproduire le mouvement de rassemblement que la visualisation suggère : une sorte de re-enactment de la trajectoire de la cartographie. Ce re-enactment, en plus de sa finalité descriptive conserve sa valeur politique : il s’agit d’une reprise de plus du collectif des participants à la conférence (Latour 2012, 141–142), qui renforce à nouveau ce qu’ils partagent aux yeux du lecteur de la cartographie de la trajectoire et ce qui le dé-partage de ce groupe en même temps.

Figure 9. Trajectoires des affiches, des tasses et du tapis.
Figure 9. Trajectoires des affiches, des tasses et du tapis.
Figure 10. Trajectoire d’une représentation cartographique en réseau.
Figure 10. Trajectoire d’une représentation cartographique en réseau.

Tout le travail cartographique de cet article a pour finalité, non la conformité à un original, bien au contraire, la transformation par une bonne représentation. Cet article visait à décrire les réussites et les échecs de la représentation cartographique en réseau des participants à la conférence en humanités numériques 2014. Par la visualisation de la trajectoire de la représentation, nous pouvons conclure avec immodestie et constater que la représentation a plutôt bien circulé grâce à la multiplication des figurations. Plus d’intermédiaires pour une meilleure représentation. Elle est une figure qui regroupe large et qui a transformé un bon nombre d’auteurs épars en un collectif rassemblé par un lieu, un événement, une représentation. Cette conclusion évoque notre besoin contemporain pour ces figures qui circulent et qui distribuent l’appartenance de tous plutôt que de la centraliser (Amin et al. 2005, 812), en la réduisant à quelques symboles d’appartenance désuets — drapeau, mascottes, couleurs, sang, chef —, sauf à vouloir exclure large. Parvenus à la fin de cette enquête, il nous semble que le design cartographique grâce à ses visualisations de réseaux, de pulsations et de trajectoires contribue à plein à l’« ouvrage qu’on n’en finit pas de commencer : cartographier le devenir. » (Lévy 1994, 386).

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